L’histoire de l’étudiant lobotomisé qui découvre l’entrepreneuriat

Quelques journées très inspirantes au Creative Spark me donnent envie d’écrire et de partager la métamorphose psychologique que cet écosystème de travail a opérée en moi.

Les étudiants de l’IHECS que je vois défiler pour les masterclass de Damien Van Achter me rappellent moi il y a trois ans. Pleine de bonne volonté, studieuse, incroyablement naïve et optimiste. En juin 2013, mon diplôme de Presse-Info m’emplit de fierté, et une grande distinction vient gonfler mon cou et me donne l’impression d’être reine du système scolaire, d’avoir compris ses règles, de les avoir appliquées parfaitement, d’avoir obtenu un résultat en adéquation avec le travail qu’on nous apprend à fournir. Mes parents sont heureux. Mais inquiets. Je suis optimiste, je mets un pied dans le monde du travail, je ne doute pas de moi. Je serai pigiste, je serai tout ce qui pourra compléter mes fins de mois, mais tous ces efforts me conduiront, in fine, vers un contrat. Ce bout de papier que mes parents attendent encore plus au final, que le diplôme.

Master 2 Presse-Info IHECS | Promo 2012-2013

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Ils croient en moi mais les piges, les règles de la Smart, eux, ils n’y comprennent rien. « C’est légal ça? Oui mais comment tu déclares ça à la fin dans ta déclaration fiscale? Et les allocations familiales, y as-tu encore droit? As-tu bien fait toutes les démarches nécessaires? Les papiers. Sois toujours en ordre dans tes papiers, ça t’évitera bien des soucis. Crois-moi, je sais ce que je dis. » 
Parce que eux, ils le connaissent le monde du travail dans lequel je débarque. Je les écoute, mais à moitié, parce que moi, je me dis que des piges, c’est déjà ça. Que pour la déclaration fiscale, on verra sur le moment, que tout le monde fait comme ça à la rédaction et que ce sont les nouvelles règles du jeu.
Les jours où je n’ai pas de pige, je cherche un job. Un vrai comme ils disent. Avec un contrat, donc. Sinon, ma vie est ratée. On dirait que je ne serai une adulte responsable que quand je pourrai dire à mon vieil oncle Marcel que j’ai un CDI. Peu importe le job en question, si je gagne ma vie, c’est le principal.

Tout le monde autour de moi attend que j’aie ce contrat. Oui, parce que les piges, pour eux, c’est pas du vrai travail, c’est en attendant. Donc je cherche. Pour avoir la paix et parce que c’est vrai, les piges, ça paie pas bien, c’est pas régulier et en plus, un vrai salaire, c’est plus confortable. Mais j’ai beau chercher, postuler, je ne trouve pas grand chose. Et je me sens coupable. Ma conscience se livre à un véritable combat avec le reste de moi-même. Est-ce que j’ose regarder une série alors que je devrais être occupée à envoyer 1000 CV? Je n’en ai envoyé que là où ça me parait bien, où ça me parle. Mes parents ne sont pas d’accord, je dois élargir mes recherches et tant pis si ce n’est pas ce que je souhaite. Ne pas avoir de job, c’est la honte. LA HONTE. Donc tu trouves un job, n’importe quoi. Un truc purement alimentaire où tu vas te faire chier toute la journée, mais au moins, tu pourras dire à l’oncle Marcel que t’as un emploi, que tu es quelqu’un de bien.

Toujours, j’ai vécu avec ces présupposés débiles qui ont enfermé mon esprit dans une zone extrêmement limitée.
Être indépendant, c’est dangereux. Intérimaire? Autant être SDF! Un CDI, même si tu n’aimes pas ce que tu fais, c’est ça la dure réalité de la vie. Aimer son job, c’est un luxe. Travailler, c’est dur. Il faut mériter son salaire. Il faut être fort et persévérant. Les rêves, c’est bien, mais c’est pas ça qui t’assure de quoi manger en fin de mois.

Brrr, rien que d’y penser, j’en ai froid dans le dos. Et dire que personne ne m’a jamais appris l’inverse, que tout mon parcours scolaire n’a été qu’un terrible conditionnement destructeur de tout ce qui différencie les gens, de leur art, de leurs chances de découvrir les passions qui les animent et les talents qu’ils auraient pu développer. On ne m’a jamais dit que tout le monde pouvait être artiste, que la créativité était en chacun de nous. Que ce sont les passions qui nous font nous lever le matin et nous poussent toujours plus loin, qu’il faut en faire son métier et ne pas avoir peur. Je crois que j’ai eu peur toute ma vie. C’est pour ça que j’ai étudié, étudié et étudié encore. Jusqu’à découvrir les limites de mon cerveau, la résistance de mon corps et de ma mémoire. Jusqu’à décrocher cette putain de grande distinction.

Photo de Peignoir & Panda – NEST’up Spring 2014

Aujourd’hui, mon esprit se décloisonne au contact d’un environnement qui n’a pas peur d’aller de l’avant et de personnes qui osent et qui entreprennent. J’ambitionne de retrouver l’enfant qui, face à une page blanche, ne se posait aucune question mais prenait ses crayons et dessinait quelque chose. Quoi, peu importe, l’important était l’activité, pas le résultat.

Pas encore de CDI, non. Je me prépare. Avec Noël qui arrive, la question va tomber. Mais je m’en fous. Je sais pourquoi je me lève le matin, je m’éclate dans mon job. Et tant pis si c’est des chipoteries administratives pour faire ces contrats d’intérimaire. Les barrières mentales tombent, le champ des possibles est enivrant, me donne confiance et me pousse à aller au bout de mes projets créatifs.

Alors, je regarde ces étudiants qui écarquillent grands leurs yeux quand l’un ou l’autre entrepreneur raconte son parcours, je vois leurs regards qui disent « ce n’est pas donné à tout le monde ». Je me dis que j’étais pareille mais que changer d’optique vaut vraiment la peine. Et c’est tout ce que je leur souhaite.

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12 réflexions au sujet de « L’histoire de l’étudiant lobotomisé qui découvre l’entrepreneuriat »

  1. Et c’est maintenant que la vraie vie commence!
    Good Luck 😉

    Je vais partager votre (ton?) texte avec tous ceux qui marchent sur la même route, histoire de les inspirer. Et ils sont nombreux…

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  2. Je vous conseille la lecture des écrits de Robert T. Kiyosaki « Père Riche Père Pauvre ».
    On y apprend comment fonctionnent les deux écoles. Ceux qui sont formaté à travailler pour se sentir en sécurité, et ceux qui sont prêt à prendre un chemin moins sûre mais donc l’arrivé est souvent plus belle.

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  3. Tout cela est très vrai, mais ne dois pas non plus nous empêcher de considérer l’aspect politique de l’évolution du monde du travail. La généralisation des piges et autres contrats de travail précaires à de nombreux secteurs est bien une régression.

    On peut s’en foutre, et/ou faire avec, bien sûr. Et c’est ce que font les indépendants depuis des années. Mais, à tout le moins, il est nécessaire d’essayer de comprendre comment sont payés les employés, et ce qui constitue leur salaire – ne serait-ce que pour comprendre à quel point on est moins bien payés qu’eux…
    Une grande partie des ‘charges’ dont les employeurs d’aujourd’hui cherchent à se débarasser en engageant des freelancers sont en réalité du salaire déguisé, prélevé à la source : une assurance-maladie complémentaire, une assurance chômage, une protection contre les accidents du travail, un pécule de vacance, une prime de fin d’année, des congés payés, une épargne pension, un véhicule, les frais de déplacement, les repas (et pas le genre ‘pris sur le pouce en quinze minutes’, hein), les frais de bureau, l’usure des machines que vous employez, etc…

    Nous en sommes même venus à considérer cette longue liste d’ ‘avantages’ comme un luxe !
    ‘Mais… et pourquoi devrais-je payer une partie de la ponceuse de mon menuisier ?!’
    ‘Non mais vous rigolez, je ne vais quand même pas payer l’assurance maladie de mon couvreur !’
    ‘Comment ? Vous voudriez que je fasse payer à mes clients les économies que j’amasse pour MA pension ?!?’

    A vrai dire, vous devez tenir compte de tout cela dans votre facturation : votre prix doit tenir compte de vos besoins à court terme, mais de ceux à long terme également…

    On ne ‘coûte’ pas moins cher qu’un employé, on est moins bien payés, punt.
    Mais, certes, nous sommes ‘libres’…

    Vos parents sont peut-être un peu coincés dans un monde révolu, dans lequel la dignité passe forcément par un CDI. Mais cela ne veut pas obligatoirement dire qu’ils ont tort dans leur analyse de fond : oui, vous êtes précaire. Bien plus qu’ils ne l’auront jamais été, sans doute.
    Leur faire comprendre que le monde a changé, et qu’aujourd’hui les CDI sont rares, voires inexistants dans votre domaine d’activité, ne les soulagera probablement pas de leur inquiétude.

    A nous de composer avec ce nouveau monde – mais restons lucides.

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