Et un jour, l’industrie pétrolière m’a mis sur la voie

On va faire un petit voyage dans le temps. On va revenir autour de 1998 et vous allez m’accorder une marge d’erreur de quelques années. Vous allez ouvrir grand vos yeux et préparer votre estomac, on saute pieds joints dans une faille spatio-temporelle et ça va secouer ferme. Quoique plus temporelle que spatiale, la faille… Car on atterrit à Braives. Vous allez voir que c’est important.

Braives en 1998, donc. Little Aurélie, la main dans celle de sa Mamy rentre de l’école primaire. Un détour par la station essence Shell. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment une Shell, mais peu importe, pour moi, ça reste une Shell.

Bref, à cette époque, chaque semaine, pour chaque plein effectué, vous recevez une boîte de K’NEX, ces espèces de formes plastiques étranges qui s’articulent les une aux autres grâce à des barrettes de différentes tailles et couleurs. Avec cette boîte, un plan pour assembler jusqu’à la plus petite pièce. Pour construire une belle voiture, ou même une moto. Chaque semaine un nouveau véhicule prend forme avec une nouvelle boîte.

L’histoire se répète. La cloche sonne, Mamy et Papy sont là, c’est une nouvelle semaine, je sais que ma boîte m’attend dans l’arrière-cuisine, sur l’étagère des jouets. Je construis mon véhicule. Je suis fière. Ensuite, comme toutes ces séries-promo, ça finit par s’arrêter. Dommage. Mais Shell a tout prévu! Un ultime plan de montage permet de déconstruire tout ce que vous avez pris du temps et du plaisir à réaliser auparavant. Car chacune de ces petites pièces toutes mises ensemble permettent de construire un énooooorme camion. Ca fait un peu mal au cœur de déconstruire ses petits véhicules mais le résultat est bluffant. Aucune pièce n’est laissée de côté, la remorque est articulée, c’est parfait. Ca me plaît. Le camion trône sur l’étagère à jouets quelques temps. Puis un cousin se prend de passion pour la construction, lui aussi. Il démolit mon camion pour en faire autre chose. Je suis fâchée contre lui. Mais ça finit par passer et je m’amuse à inventer plein d’objets révolutionnaires.

Quand j’en ai assez, je reviens vers les légos, je crée ma première maison-légo-appareil-photo. À cette époque, je veux devenir inventeuse.

Un jour, je fais une découverte importante. J’aime mes inventions, je les montre à ma famille, ils me disent: « Waouw, c’est bien » sur le ton maternel mensonger qu’on est voué à reproduire à regret au moins une fois dans sa vie… Je veux donc faire participer les autres à mes inventions. Je veux qu’ils puissent comprendre et apprécier le temps que j’ai passé à imaginer et construire mon objet. C’est ainsi qu’un jour, je crée un jeu de l’oie. Une case départ, une case « arrivée », une case « prison », une case relance le dé. La mécanique est simple. Je vole un dé d’une autre boîte et mon matériel est prêt à l’emploi. Ma sœur cadette fais les frais de ma nouvelle lubie. Elle devient mon premier public, mon cobaye. Mes parents trouvent ça mignon.

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J’espère que vous avez compris qu’on n’est plus en 1998 mais que ce cheminement créatif s’étale sur plusieurs mois, plusieurs années. Au fil des ans qui passent, je garde ce goût pour le jeu et la possibilité de détourner le matériel des grands classiques comme le Monoply ou les Petits Chevaux. Ma sœur reste mon cobaye. Mes parents trouvent ça non seulement mignon, mais aussi ingénieux. Ils viennent élargir le rang des cobayes. Ils apprécient. Ils testent et je modifie ce qui doit l’être. Je garde une boîte de biscuits Delacre, la nettoie et elle trouve sa place sur l’étagère, au côté du bon vieux Labyrinthe. C’est la boîte d’Aurélie, avec ses plateaux en papier, ses pions et dés issus d’une « boîte de 200 jeux » et ses règles manuscrites qui penchent, penchent, penchent vers le bas de la feuille.

À cette époque, je pense qu’écrire droit est un don inné, dont je suis dépourvue. Mon ambition se précise, je veux devenir inventeuse de jeux de société.

Bientôt, j’ai 12 ans. Finie, l’école primaire. C’est l’heure des premiers choix. Il est l’heure de se formater à une option. Le latin. Ce n’était pas pour moi. Je poursuis en sciences. Ce n’était pas pour moi. Je me rends compte que seuls les cours de français et de langues m’intéressent vraiment. Je veux devenir écrivain. Oh, non, mieux! Je peux écrire et rencontrer des stars! Il suffit de devenir journaliste. Mon intérêt pour l’écriture va aller croissant durant mes études secondaires et même si les stars n’ont plus grand chose à voir avec ce choix, j’opte pour le journalisme quand l’heure est venue de choisir ma destinée.

À cette époque, la phrase: « je veux être journaliste » devient une obsession.

J’ai bien créé quelques jeux qui se sont logés dans de nouvelles boîtes à chaussures… Mais je ne vois plus que le journalisme, la rentrée à l’Ihecs, la vie qui change, la liberté nouvelle. Je passe cinq années à cultiver mon intérêt grandissant pour l’écriture. Je me convaincs que c’est véritablement ma vocation. Que je suis née pour informer. Qu’après le latin et les sciences, j’ai finalement fait le bon choix. Ouf, me voilà sauvée.

Mais voilà bientôt que j’ai 22 ans, mon diplôme en main et qu’il est l’heure d’assumer mes choix, dont je suis persuadée qu’ils sont les bons. Je ne suis pas vraiment journaliste. Mais j’ai mon premier job. Dans un espace créatif, dans un environnement créatif, avec des gens qui bouillonnent d’idées. Et voilà que je me mets à bouillonner d’idées, moi aussi. Je ressors ma boîte à bricolage, je claque la somme nécessaire dans une papeterie. Un jeu naît. J’ai désormais deux sœurs-cobayes. Des parents aussi, qui trouvent ça bluffant. Et pour la première fois, je vais le faire tester à des amis. Des retours positifs, des modifications de règles. Je mijote, un éclair de lucidité m’apporte la réponse à plusieurs problèmes dans les mécanismes de jeu, bien éloignés de mes cases « prison » et « arrivée » gribouillées sur une feuille de papier il y a quelques années. En même temps, une deuxième idée naît sur une feuille de brouillon, sous mes traits de stylo assoiffés de résultat. Les premières règles apparaissent au fur et à mesure du tapotement de mes doigts sur le clavier. J’écris droit. (Ce n’est toujours pas inné, c’est l’informatique.) Vite, il faut que je retourne à la papeterie, que je finisse les règles!

Je m’inscris comme bénévole dans un salon, je décide de participer à des soirées jeux près de chez moi. Il est l’heure de passer à la vitesse supérieure. Je veux partager mes créations avec l’extérieur, avec des inconnus. Qu’ils trouvent ça mignon, puis ingénieux, puis bluffant.

Je veux faire éditer mes propres jeux de société.

Tiens, tiens. La faille spatio-temporelle nous a rattrapés. On rejoint le présent. Votre estomac a survécu aux secousses. J’ai ré-emménagé à Braives. Retour aux sources. Je vous avait dit que c’était important. Après être passée d’un choix scolaire à un autre, d’un endroit à un autre, c’est finalement le moteur de mes après-midi d’enfant qui ranime mes soirées d’adulte. La boucle est bouclée. Je me suis égarée en choix obligatoires, imposés par nos modes de vie. J’ai appris, j’ai cru trouver plusieurs fois ma voie. J’ai découvert que l’écriture était en moi. Donc à défaut d’écrire droit, j’écris tout court.

Mais est-ce l’air de cette petite commune hesbignonne que je retrouve avec grand plaisir, cet environnement de travail ou la maturité et l’envie de sauter le pas qui me poussent enfin à croire que c’est possible? Je ne saurais le dire.

Ma seule certitude à ce jour est d’être heureuse d’avoir fait ce voyage avec vous, que vous ayez tenu jusqu’au bout et que de futures conversations puissent être alimentées par le pouvoir insoupçonné des K’NEX.

 

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