Pas de tabou chez les sourds

Onzième semaine de mon apprentissage de la langue des signes. À chaque cours un peu plus fascinée, j’ai fini par constater un truc. Un truc à partager.

Quand le cinquième mot du livre d’apprentissage n’est autre que chômage, je pense d’abord: « Lui et moi n’allons pas être amis ». Mais bien vite passée cette première fausse impression qu’il me narguait, j’ai appris d’autres mots.

Comme maman, papa, maison, thé, voiture. Il faut bien commencer quelque part. Là où ça devient intéressant, c’est quand on apprend, actualité oblige, comment on signe (éh oui, je vous rappelle qu’on ne « dit » pas en langue des signes mais qu’on « signe » des mots) le Roi Philippe et la Reine Mathilde. Alors que pour le premier, il faut rejeter sur le côté une mèche de cheveux imaginaire, il suffit pour la seconde d’exagérer un sourire et de l’étirer encore avec son index. Voilà qui commençait à me plaire. Non seulement car c’est inutile d’épeler leur nom lettre par lettre (et ça, c’est reposant pour les articulations des mains) mais surtout parce que la caricature semble être utilisée sans tabou.

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Surprise suivante: pas de prénom. On oublie que je suis Aurélie, que mon nom est Dechamps. Me voilà rebaptisée Journaliste. Plus court encore, le signe du journal suffit. Comment on fait? Joignez vos deux mains et ouvrez un journal imaginaire. Oui, allez-y. C’est bon? Ok. Alors, si vous vous faites toujours un chignon dans les cheveux, vous deviendrez chignon, si vous avez les dents en avant, ça servira à vous nommer. Et oui, pas de chance! Pareil si vous être gros ou avez un bec de lièvre. Choquant au début? Oui, un peu. Mais ensuite, on s’y fait. Rien de méchant dans ces gestes, mais des constats, des observations qui permettent de remettre assez facilement les gens. Les caractéristiques physiques servent à nous identifier. Vérité du jour, bonjour!

Pas non plus d’euphémisme ni de politiquement correct, puisque les stéréotypes font partie intégrante de la conscience collective et qu’en langue des signes, on ne passe pas son temps à essayer de dire les choses autrement. Les stéréotypes sont là, ils facilitent la compréhension, autant s’en servir! Les juifs ont un nez crochu, une femme de ménage n’est pas une technicienne de surface mais une dame qui nettoie et le bourgmestre n’est autre que celui qui porte l’écharpe.

Ce papier n’est pas une ôde aux stéréotypes ni une provocation envers le couple royal mais simplement un coup de gueule envers la censure opérée inconsciemment sur l’utilisation que l’on fait des mots. Bien trop souvent, un scandale naît d’une parole innocente tronquée par une paranoïa collective et un sentiment d’agression qui n’a pas lieu d’être. Il est ridicule de ne pas appeler un chat un chat, par simple peur de le voir sortir ses griffes. La culture sourde a bien des choses à nous (ré)apprendre.

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